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n° 09 - Irresponsabilité de l'art ? -

Sommaire

Valérie Morisson La déconstruction du discours politique de l'image : l'art irlandais post-nationaliste.

Aline Caillet Pour une responsabilité esthétique.

Sébastien Biset Dépolitisation de l'art et pratiques de responsabilisation. Quand le désengagement artistique appelle la tactique de l'usage.

Céline Cadaureille L'irresponsabilité, pour une liberté transgressive.

Armelle Fourlon et Boris Khalvadjian Art, liberté, responsabilité. Exposé juridique d'une affaire de concessions.

Pierre Taminiaux Pour une nouvelle communauté de l'art.

Sylvie Servoise-Vicherat Responsabilité de l'écrivain au présent et engagement « présentiste ».

Kalliopi Papadopoulos Une nécessité intérieure apprise.

Sophie Le Coq S'investir dans les trajectoires artistiques : l'expression d'engagements différenciés.

Varia

Géraldine Miquelot Remarques sur « L'histoire d'une décennie qui n'est pas encore nommée ».

Audrey Leblanc De la « valeur-absolue » historique d'une image : « Les Parisiens sous l'Occupation ».

Notes de lecture et comptes rendus d'exposition

Abstracts

La déconstruction du discours politique de l'image : l'art irlandais post-nationaliste par Valérie Morisson

Les périodes de troubles politiques sont propres à bouleverser le statut d'artistes qui sont amenés à s'interroger sur la portée politique de leur oeuvre. La scène artistique irlandaise, en prise avec le nationalisme culturel et les Troubles des années 1970-1990, constitue un terrain propice à l'étude de la responsabilité de l'artiste. Longtemps pris en tenaille entre un engagement empruntant la figuration traditionnelle et le formalisme international, beaucoup d'artistes irlandais font désormais le choix de dépasser la question de la prise de position politique afin de construire un art « postnationaliste » qui reconsidère le lien entre l'image et le discours politique et nationaliste.

Deconstructing the Political Discourse of the Image: Irish Post-Nationalist Art by Valérie Morisson

Times of political disturbances are likely of radically transforming the status artists who are led to question the political value of their work. The Irish artistic scene, confronted with cultural nationalism and the 1970's-1990's Troubles, forms a favourable field for studies of the artist's responsibility. A number of Irish artists who were for a long time crushed between an involvement using traditional figuration and international formalism, choose now to set aside the question of political stance, in order to build a “postnationalist” art; an art able to re-evaluate the link between image and political and nationalist discourse.

Pour une responsabilité esthétique par Aline Caillet

Comprendre ce que peut recouvrir un art engagé ou politique passe par un examen critique de la modernité et de ce qui se joue dans le passage à l'âge contemporain. La vitalité d'une fonction critique de l'art contemporain ne concerne plus le contenu des oeuvres mais leur axe relationnel : une « Adresse » que Sartre a définie comme un pacte d'égalité entre l'artiste et le récepteur. La responsabilité ou l'éthique – artistique est esthétique : elle consiste à construire une place égalitaire pour le spectateur dans l'oeuvre.

In Praise of an Artistic Responsibility by Aline Caillet

In order to understand what is encompassed by the idea of an involved art or political art, one has to go through a critical examination of modernity and of what is at stake with the appearance of contemporary art. The vitality of a critical function of contemporary art concerns no longer the artworks' content but their relational axis: an “addressing” that Sartre once defined as an equality truce between the artist and the one who receives. Artistic responsibility (or ethic) is esthetic: it consists in the construction of an equalitarian position for the spectator within the artwork.

Dépolitisation de l'art et pratique de responsabilisation : Quand le désengagement artistique appelle la tactique de l'usage par Sébastien Biset

Certaines pratiques artistiques actuelles ont déplacé l'utopie moderniste – « comment fait-on pour tout reconstruire ? » – vers des micro-utopies de proximité : « comment habiter autrement ces lieux ? ». Il s'agit d'une portée politique indirecte de l'oeuvre dont l'usage introduit des enjeux individuels et sociaux : améliorer le réel et le vécu quotidien. à l'ère de l'industrie culturelle, l'engagement des artistes passe par un positionnement vis-à-vis de ce paysage culturel. Comme ouvrier « qualifié » de la post-production du « tout culturel », l'artiste ne cherche pas tant à réveiller des consciences aliénées qu'à proposer des dispositifs « apte à faire bifurquer la subjectivité ».

De-politicisation of Art and Practices of Gaining Responsibility: When Artistic De-involvement Calls for Usage Tactics by Sébastien Biset

Some recent artistic practices have displaced modernist utopia –“how do we build everything anew?”– towards micro-utopias of proximity: “how does one live differently in these places?”. It is about indirect political consequences of artworks whose use leads to individual and social goals: improving real and everyday experience. In an era of cultural industry, the artists' involvement implies taking a stance against this cultural landscape. As a “specialised” post-production worker of the “all encompassing cultural world”, the artist doesn't seek so much to waken alienated consciousnesses as to propose devices “that could bifurcate subjectivity”.

L'irresponsabilité, pour une liberté transgressive par Céline Cadaureille

Dans les figures d'idiot, de fou ou d'« enfants terribles » comme chez Maurizio Cattelan, les Frères Chapman ou David Nebreda, l'artiste semble parfois irresponsable. Ces postures transgressives parfois abjectes ou morbides doivent-elles être associées à une forme d'irresponsabilité innocente ou sont-elles finalement une nouvelle façon de poser la question de l'obscénité du monde ?

Irresponsibility. In Praise of a Transgressive Liberty by Céline Cadaureille

Within such idiot, fool, or “enfants terribles” figures, like those of Maurizio Cattelan, the Chapman brothers, or David Nebreda, the artist seems sometimes to be irresponsible. Do these transgressive postures, sometimes abject or morbid, have to be related to forms of innocent irresponsibility or are they eventually a new way of questioning the world's obscenity?

Art, liberté, responsabilité. Exposé juridique d'une affaire de concessions par Armelle Fourlon et Boris Khalvadjian

L'art est un espace de liberté unique permettant parfois à l'artiste de repousser les limites du « juridiquement correct ». Dans ces cas limites, le dilemme consiste, pour la justice, à dire le Droit tout en ménageant la liberté de création. Ainsi, de récents « cas d'école » – les clichés de Kevin Carter ou de Gary Gross, le roman de Philippe Besson inspiré de l'affaire Grégory, les plagiats présumés, les détournements iconographiques ou les suites contemporaines d'illustres romans – n'ont pas manqué de mettre le Droit à l'épreuve.

Art, Liberty, Responsibility. A Juridical Point on a Case of Concessions by Armelle Fourlon and Boris Khalvadjian

Art is a unique area of liberty, allowing the artist at times the ability to push the limits of “juridical correctness”. In some border cases, the dilemma consists, for the legal system, to state the Law, while taking into account the liberty of creation. Here, some recent “emblematic cases” – such as pictures by Kevin Carter or Gary Gross, a novel by Philippe Besson inspired by the Gregory Affair, some suspected plagiarism, image transformations or sequels of notorious contemporary novels– are discussed inasmuch they have been putting pressure on the Law.

Pour une Nouvelle Communauté de l'Art par Pierre Taminiaux

La responsabilité politique de l'artiste contemporain passe nécessairement par une nouvelle politique de la radicalité formelle ; la politique de l'art devant se concevoir à partir de sa dimension esthétique. La définition de la responsabilité politique de l'artiste doit par ailleurs inclure une réflexion sur la notion de communauté en art. L'artiste contemporain ne peut retrouver le sens politique perdu de l'art que par l'intégration de sa pratique dans une communauté à la fois existentielle et esthétique susceptible de contredire la détermination économique de l'art par les lois du marché, renouant ainsi avec la leçon des avant-gardes.

In Praise of a New Art Community by Pierre Taminiaux

Contemporary artist's political responsibility involves necessarily a new politics of formal radicalism; art's politics having to be conceived on the basis of its aesthetic dimension. The definition of the political responsibility of the artist should as well include a reflection upon the very notion of community in art. The contemporary artist cannot find back the lost political sense of art, else than by the integration of his practice in a community both existential and aesthetic; a community likely to contradict art's economic determination through market laws, taking up again with the lesson of the avant-gardes.

Responsabilité de l'écrivain au présent et engagement « présentiste » par Sylvie Servoise-Vicherat

La « littérature engagée » aura été le nom donné tout au long du vingtième siècle à une certaine forme d'exercice de responsabilité de la part de l'écrivain. Comment les textes de la fin du vingtième siècle renouvellent-ils le paradigme de l'engagement littéraire élaboré en 1945 et devenu caduque ou, pour le dire autrement, quelles sont les possibilités et modalités d'intervention et d'action du littéraire dans le champ de l'histoire humaine dans un contexte modifié ? En se basant sur l'analyse de trois romans (d'Olivier Rolin et d'Antoine Volodine), qui s'affirment comme des récits de l'après, l'auteur propose de les envisager comme l'expression d'un type d'engagement inédit, en accord avec une conception du temps et de l'Histoire telle qu'elle a été renouvellée par les historiens François Hartog et Pierre Nora.

The Writer's Responsibility in the Present and “Presentist” Involvement by Sylvie Servoise-Vicherat

“(Politically) involved literature” has been the name given all along twentieth century to a certain way of exercising responsibility on the part of the writer. How can texts written at the end of last century renew a paradigm of literary involvement conceived in 1945 and long gone? Or, to put it differently, what are the possibilities and ways the literary might intervene and act within the field of human history in a context that has been modified? Basing his analysis on three novels (by Olivier Rolin and Antoine Volodine) – posed as narrations from after the fact– the author suggests seeing them as an expression of unseen forms of involvement, matching a reconception of time and History, such as the ones of historians François Hartog and Pierre Nora.

Une nécessité intérieure apprise par Kalliopi Papadopoulos

La doxa considère qu'une démarche artistique engagée n'est plus à l'ordre du jour lorsque l'artiste, contraint par une nécessité matérielle, est assujetti au marché et aux institutions. C'est pourtant oublier les conditions particulières, familiales, qui président à l'émergence de l'acte créateur. Cette « nécessité apprise », habitus généré au sein de la famille, peut ainsi relever d'un engagement particulier.

A Learned Interior Necessity by Kalliopi Papadopoulos

A common saying has it that an “involved” artistic practice is no longer imaginable in a time where the artist is constrained by material problems and dependent on the market and institutions. One forgets however the specific conditions, family ones notably, that lead to the emergence of a creative act. This “learned necessity” –a habitus generated inside the family circle– can also be understood as a specific involvement form.

S'investir dans les trajectoires artistiques : l'expression d'engagements différenciés par Sophie Le Coq

À partir du développement des pratiques artistiques associatives, l'auteur interroge les motivations de l'engagement dans de telles activités. Quelques exemples permettent de faire l'hypothèse que l'investissement dans ces pratiques ne se comprend plus uniquement par un régime vocationnel mais aussi comme des façons de faire l'épreuve de soi selon les axes de la mise en commun et de la maîtrise de soi. Si la prétention à une reconnaissance sociale d'artiste attire, c'est que l'image de l'artiste apparaîtrait comme une « figure sociale éthique ».

To Invest Oneself in Artistic Trajectories: the Expression of Differentiated Involvements by Sophie Le Coq

While referring to the emergence of associations-related artistic practices, the author questions the driving force behind the involvement in such activities. A few examples lead to a hypothesis according to which investment in these practices cannot anymore solely be understood through a vocational register, but as ways of testing oneself according to the axis of putting things in common and mastering oneself. If a hope for social recognition is attractive, it is because the image of the artist appears to be an “ethical social figure”.

Biennale de Lyon 2007 par Géraldine Miquelot

La Biennale de Lyon 07, conçue par Stéphanie Moisdon et Hans-Ulrich Obrist, avait pour ambition d'éviter le formatage induit par l'invasion mondiale de manifestations d'art contemporain. De nombreuses personnalités avient donc été invitées à donner leur point de vue sur la décennie '00, dans ce qui a été présenté comme un « jeu ». Le résultat, confus et surcommenté, manque son objectif mais a le mérite, de manière inattendue, de soulever de réelles questions sur l'intégration, par l'institution, de propositions véritablement « dangereuses » des artistes.

Biennale de Lyon 2007 by Géraldine Miquelot

The Lyon Biennale of 2007, organised by Stéphanie Moisdon and Hans-Ulrich Obrist, had the ambition of avoiding being construed in the world format of contemporary art events. Numerous personalities had therefore been invited to give their glance on the years 2000, within a setting presented as a “game”. The result, unclear and over-discussed, misses the point but however, quite unexpectedly, brings forth real questions about the integration by the institution of real “dangerous” proposals by some artists.

De la « valeur-absolue » d'une image : « Les Parisiens sous l'Occupation » par Audrey Leblanc

L'exposition des photographies en couleur d'André Zucca au printemps 2008 à la BHVP donne une nouvelle opportunité pour discuter des rapports de la photographie avec l'écriture de l'histoire. Dans la mesure où la valeur documentaire de ces images s'inscrit en faux par rapport aux représentations attendues de cette période de l'histoire, elles ont été exposées, reléguées à d'autres champs (l'esthétique, l'art). Pourtant, s'appuyer sur la phénoménologie de ces images et, surtout, sur les usages qui en ont été faits permet de construire de l'histoire avec ces images et de réfléchir non seulement au rapport à l'image en général mais aussi aux questions que pose la conception d'une telle exposition aujourd'hui.

About an Image “Absolute-Value”: “Les Parisiens sous l'Occupation” by Audrey Leblanc

The exhibition of colour photographs by André Zucca during Spring 2008 at the BHVP (Historic Library of the City of Paris) offers a new opportunity to discuss the relation of photography with the writing of history. Insofar the documentary value of these images negates the expected representations of this period, they have been exhibited in relation to other fields of reference (aesthetics, art). However, referring to a phenomenology of these images and, mostly, to their uses, one is allowed to construct a history using these images and to reflect upon not only the relation to the image in general, but as well questions caused by the conception of such an exhibition today.